Discographie thématique "Entrez en fantasy!"

Des magiciens, des chevaliers, des forêts pleines de sortilèges, des épreuves initiatiques, l'amour et l'amitié mis à l'épreuve ? Non, ce n'est pas Le Seigneur des anneaux, c'est la légende du Graal et des chevaliers de la Table Ronde. Les animations autour de la littérature de Fantasy sont l'occasion de leur rendre hommage en musique.

Pour planter le décor :

Arnold BAX
Tintagel (1919)

Arnold Bax visite le château de Tintagel en compagnie de la pianiste Harriet Cohen, avec laquelle il entretient une liaison clandestine. Ce château est un haut-lieu de la légende arthurienne : lieu de naissance d'Arthur, il abrite aussi la tombe de Tristan et d'Yseult. Après le voyage, Bax écrit deux poèmes, qui vont inspirer plus tard le poème symphonique Tintagel.
Deux thèmes musicaux s'entrecroisent. Le premier est lié à la mer, l'océan Atlantique tel qu'on le voit des falaises de Cornouailles. Le deuxième, d'inspiration celtique, se réfère au roi Arthur et cite également le Tristan et Isolde de Wagner ; double allusion à l'amour interdit de Tristan pour Isolde, de Lancelot pour Guenièvre, et en lointain écho, à celui d'Arnold Bax pour Harriet.

Le Roi Arthur et sa cour :

Henry PURCELL
King Arthur (1691)

Bien que Merlin y fasse une brève apparition, cet opéra ne traite pas de la quête du Graal mais des combats entre les Bretons du roi Arthur et les Saxons du roi Oswald ; on n'y rencontre pas les personnages traditionnels de la légende arthurienne. Des dieux (Cupidon, Vénus, Wotan...) et des esprits bons ou mauvais tirent les ficelles en coulisse ; le mage saxon Osmond, création du librettiste est une sorte de double maléfique de Merlin.
Cette oeuvre spectaculaire et patriotique sur un livret de John Dryden est un semi-opéra, où l'essentiel du texte est dit par des acteurs ; les seuls protagonistes qui chantent sont les dieux, les bergers et les ivrognes.
Le morceau le plus célèbre de King Arthur est «l'air du froid», inspiré de l'Isis de Lully, et que Klaus Nomi a rendu populaire. Un chant rythmé, saccadé, sur la phrase «Let me freeze again to death», traduit les tremblements du pauvre génie du Froid, que Cupidon a voulu réchauffer par la puissance de l'amour, et qui supplie le dieu de le laisser geler de nouveau.

Isaac ALBENIZ
Merlin

Merlin est le premier opéra de ce qui devait être une trilogie inspirée par «Le Morte d'Arthur» de Malory, version anglaise de la légende. Le deuxième opéra, Lancelot, est resté à l'état d'esquisse et le troisième, Guinevere, à l'état de projet.
Le livret raconte le début du règne d'Arthur et la lutte d'influence entre Morgane, la méchante fée, et l'enchanteur Merlin. Ils savent tous deux que la passion naissante d'Arthur pour Guenièvre va conduire le royaume à sa perte ; Merlin essaie donc de combattre cet amour, et Morgane de le favoriser. C'est elle qui gagnera, en neutralisant le magicien : elle met sur sa route Nivian (Viviane) dont Merlin va s'éprendre et à qui il abandonnera ses pouvoirs. Arthur épousera donc Guenièvre sans savoir que ce mariage marque le début de son déclin.
La musique est redevable à Wagner qu'Albeniz idolâtrait, et dont il adopte l'usage du leitmotiv. Mais on trouve aussi des danses d'inspiration espagnole et du chant grégorien, ainsi qu'une utilisation novatrice des timbales et des trompettes.

Benjamin BRITTEN
King Arthur suite

A l'origine, Britten avait écrit des intermèdes musicaux pour une pièce radiophonique de D.G. Bridson, avec acteurs, choeur et orchestre. Le texte de Bridson, que Britten trouvait médiocre, est tombé dans un oubli sans doute mérité, mais le compositeur a réutilisé une partie de sa musique : le thème de la mort et de la bataille dans The ballad of heroes, et le thème de Galahad dans son Concerto pour piano op. 13.
Le musicologue Paul Hindmarsh a eu l'idée de recueillir une trentaine de morceaux de la musique originelle et d'en faire une suite pour orchestre, avec de très légers changements destinés à fluidifier les transitions.

Ernest CHAUSSON
Le Roi Arthus (1903)

Même si la sonorité de l'orchestre est plus légère, plus transparente que celle de Wagner, l'opéra de Chausson s'inscrit dans la lignée wagnérienne : l'action est intérieure, spirituelle, sans souci d'efficacité dramatique.
L'intrigue est centrée sur le personnage de Lancelot, incapable de choisir entre sa loyauté envers Arthur et son amour pour Guenièvre. Un conflit intérieur pareil à celui de Tristan, et Chausson a la même vision tragique que Wagner : l'amour adultère ne peut s'accomplir et se sublimer que dans la mort.
Il n'est plus question de quête du Graal, on assiste ici à «la fin des temps aventureux», selon les mots d'un poète breton. Lancelot s'oppose malgré lui à Arthur, son ami et son suzerain, tandis que le perfide Mordred, fils illégitime d'Arthur, sort de l'ombre. Entre les chevaliers du Graal éclate une guerre fratricide, qui verra la mort d'Arthur et la disparition de la Table Ronde.

LERNER et LOEWE
Camelot (1960)

Le livret de cette comédie musicale (créée à Broadway avec Richard Burton dans le rôle d'Arthur) s'inspire vaguement d'une réécriture moderne de la légende arthurienne, The once and future king de T.H. White.
On y retrouve le climat crépusculaire du Roi Arthus de Chausson et du Merlin d'Albeniz : l'intrigue se situe à la fin de l'aventure, lorsque la discorde entre les chevaliers (provoquée à l'origine par la passion de Lancelot pour Guenièvre) entraîne le royaume d'Arthur à sa perte. C'est le déclin de la chevalerie, la Table Ronde est brisée.
Caractérisée par la hauteur de vue et la noblesse du personnage d'Arthur, cette version de la légende a eu un immense succès aux Etats-Unis. Mais curieusement, lorsqu'on parle de Camelot (résidence du roi Arthur) dans les médias américains de nos jours, c'est pour évoquer la Maison Blanche au temps de Kennedy.

Autour du Graal :

Richard WAGNER
Parsifal (1882)

Parsifal (Perceval le Gallois) est un adolescent ignorant que sa mère a élevé à l'écart du monde des armes et des exploits chevaleresques. Entré dans le royaume d'Amfortas, il assiste à la cérémonie de dévoilement du Graal, mais on le chasse avec mépris parce qu'il ne comprend pas le sens de ce rituel où «le temps devient espace». Il reviendra des années plus tard, après avoir connu l'éveil des sens et en avoir refusé la séduction. Pour Wagner la découverte de la femme et de l'amour confère la lucidité et le discernement. Désormais conscient de sa mission, Parsifal pourra reprendre la Lance sacrée aux forces obscures et guérir le roi Amfortas. Il est devenu le nouveau gardien du Graal.
C'est le dernier opéra de Wagner, qui le considérait comme un drame sacré ne devant pas être représenté ailleurs qu'à Bayreuth (ses héritiers n'en tiendront pas compte). Le message religieux de l'oeuvre est peu clair mais la magie fonctionne.

John ADAMS
Harmonielehre (1985), 2e partie : «La blessure d'Amfortas»

Ce mouvement central (les deux autres sont inspirés par des rêves du compositeur) se réfère au Roi Pêcheur de la légende du Graal.
La blessure d'Amfortas est, pour John Adams, une infirmité spirituelle autant que physique, une confrontation avec notre côté sombre et celui de la vie. C'est la vie sans la grâce, qui ne réapparaîtra que dans le 3e mouvement. C'est aussi une métaphore de la perte de l'inspiration (l'oeuvre a été composée après une difficile période de stérilité créatrice).
Ce climat est traduit par un paysage sonore sombre et oppressant, qui doit à Sibelius et au Mahler de la Xe symphonie inachevée, et par une incertitude tonale réputée génératrice d'angoisse ; à l'image de la blessure toujours rouverte du Roi Pêcheur, la tension et les dissonances ne sont jamais vraiment résolues.

Kaija SAARIAHO
Graal Théâtre (1994)

Le titre peut paraître inattendu pour un concerto, mais cette oeuvre est bien un concerto pour violon, où toutes les possibilités de l'instrument sont explorées, des techniques traditionnelles aux plus contemporaines.
Pour la compositrice finlandaise, la quête du Graal symbolise le travail du soliste dans un monde apparemment hostile, semé d'embûches et de difficultés à l'image de la forêt de Brocéliande et de ses sortilèges ; ce monde, qu'il doit essayer de comprendre et de conquérir, c'est l'orchestre. Le Graal est la fusion et l'harmonie auxquelles parviennent le chevalier-soliste et l'orchestre-univers au terme de leur lutte apparente.

Ernest CHAUSSON
Viviane (1882)

Viviane, on s'en souvient, est la Dame du Lac qui recueillit Lancelot enfant, et la compagne de l'enchanteur Merlin.
Elle inspire à Chausson sa première composition pour orchestre : ce poème symphonique, influencé par Franck et par Wagner.
C'est une oeuvre d'une grande poésie, depuis son introduction mystérieuse jusqu'au finale (thème au violon planant sur l'orchestre), où Viviane endort Merlin et l'entoure d'aubépines en fleurs.
Onze ans plus tard, Chausson reviendra à la légende arthurienne avec Le Roi Arthus.

Richard WAGNER
Tristan et Isolde (1865)

Tristan est resté dans les mémoires comme l'amant d'Yseult, un héros déchiré entre la loyauté et l'amour (comme Lancelot), mais c'était aussi un des chevaliers de la Table Ronde.
On est ici dans le romantisme le plus désespéré, car très vite les amants sont tentés par le suicide ; le bonheur terrestre est une illusion, l'amour ne trouvera apaisement et sublimation que dans la mort. Cette vision morbide ne nuira en rien à la fascination exercée par l'oeuvre, au contraire.
Mais Tristan et Isolde est aussi une oeuvre marquante par son écriture : le chromatisme lié à tout ce qui est intuitif et irréel, la dissolution de la tonalité, et l'ambivalence du langage harmonique symbolisée par le fameux «accord de Tristan».

Richard Wagner
Lohengrin (1850)

Lohengrin, le chevalier au cygne, est un peu en marge de la légende arthurienne : c'est le fils de Parsifal et l'un des chevaliers du Graal.
A ce thème du Graal s'entrecroise un thème classique dans les mythes et les contes, celui de la curiosité qui conduit l'amour à sa perte. Un chevalier inconnu se fait le champion d'Elsa de Brabant ; il la sauve de ses ennemis et l'épouse, après lui avoir fait promettre de ne pas chercher à savoir qui il est ni d'où il vient. Mais comme Psyché, comme l'amant de Mélusine ou les femmes de Barbe-Bleue, Elsa ne peut pas offrir un amour inconditionnel : elle pose la question interdite. Lohengrin doit repartir vers le château du Graal, et Elsa va mourir, en conclusion d'une histoire aussi sombre que celle Tristan et Yseult.


Frank Martin
Le vin herbé (1940)

«Seigneurs, vous plaît-il d'entendre un beau conte d'amour et de mort ?» C'est ainsi que débutent l'adaptation de l'histoire de Tristan et Yseult par Joseph Bédier, et l'oratorio pour douze solistes et choeur de chambre qu'en a tiré le compositeur. Pacifiste convaincu, préoccupé par l'état du monde bien qu'il fût résident d'un pays neutre (la Suisse), il semble avoir trouvé dans cette légende intemporelle l'occasion de s'éloigner en esprit de la guerre qui faisait rage en Europe.
Frank Martin se démarque de Wagner par l'économie des moyens et l'absence de dialogues. Les solistes se détachent du choeur, puis viennent s'y fondre à nouveau. La technique sérielle est utilisée, mêlée à des successions d'accords parfaits en une étonnante synthèse stylistique.

Ill. extraite de Celtic fairy tales