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Livres en héritage

PSAUTIER A L'USAGE D'UNE ÉGLISE DU NORD DE LA FRANCE, XIV SIÈCLE. DESCENTE AUX LIMBES.

 

La Bibliothèque municipale d'Aix-en-Provence est plus connue sous le nom de Bibliothèque Méjanes, du nom de son fondateur, Jean-Baptiste Marie de Piquet (1729-1786), marquis de Méjanes qui, par testament en date du 26 mai 1786, légua sa collection de livres aux Étais de Provence "sous la condition d'en tenir une bibliothèque ouverte en la ville d'Aix pour l'avantage du public auquel elle sera destinée". Contrairement donc à la plupart des bibliothèques municipales qui conservent un fonds ancien appartenant à l'État provenant des confiscations révolutionnaires, la bibliothèque trouve son origine dans les quelque 80.000 livres qu'un collectionneur passionné, érudit, amateur d'histoire, de sciences et de littérature, a rassemblés dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Ce fonds initial, constitué entre 1765 et 1786 essentiellement, ne doit rien au hasard géographique : il est au contraire le reflet des préoccupations intellectuelles et philosophiques d'un bibliophile éclairé, qui fût en même temps un grand administrateur apprécié par ses contemporains pour le soin qu'il apportait à gérer les affaires publiques.
Dès le 10 décembre 1786, l'Assemblée générale des États de Provence convoquée à Lambesc approuve le legs aux clauses et conditions dites, dont celle qui interdit que tout livre soit prêté sous quelque prétexte que ce soit. Dès la mort de son ami, Mgr de Boisgelin avait fait exécuter un masque mortuaire par Houdon qui s'en servit pour réaliser le buste en marbre du marquis, qui devait être placé dans la bibliothèque. Cette donation considérable de vient, par testament, la propriété de la province de Provence, à charge pour celle-ci de trouver un local dans la ville d'Aix et un bibliothécaire.




EVANGÉLIAIRE DE SAINT-SAUVEUR D'AIX-EN-PROVENCE, VERS 1080. SAINT-LUC, RECONNAISSABLE AU TAUREAU AILÉ, ÉCRIVANT SON ÉVANGILE.

 

À la mort du marquis de Méjanes, les livres sont dispersés entre plusieurs demeures ; alors, en attendant la construction d'une bibliothèque commandée à l'architecte Raymond, le premier soin des administrateurs est de les rassembler dans plusieurs salles de l'hôtel de ville où ils restent entreposés durant toute la période révolutionnaire : faute d'argent aucun projet de construction n'aboutit. La collection du marquis de Méjanes est toutefois solennellement ouverte au public le 16 novembre 1810 dans les salles de l'hôtel de ville où elle allait rester jusqu'en 1989. Les premiers classements avaient été faits par l'abbé Jean Joseph Rive et surtout par le médecin aixois Jacques Gibelin. Les rentes laissées par le marquis de Méjanes pour l'enrichissement de la bibliothèque étant devenues propriété de la nation, les enrichissements ont été surtout le fait de donations et de legs durant tout le XIXe siècle et le début du XXe siècle.


Bien avant ces derniers accroissements, la bibliothèque éclate dans les murs de l'hôtel de ville comme dans des habits trop étroits : c'est que les missions de la bibliothèque ont changé, surtout depuis 1945 ; si son patrimoine lui impose des devoirs de conservation et de classement, il lui faut aussi s'adapter au monde moderne, s'ouvrir à de nouveaux publics, organiser des services de prêt à domicile. Les deux étages de l'hôtel de ville sont restés consacrés au fonds ancien, avec une salle de travail limitée à 50 places. Une section de lecture publique a été installée en 1971 au rez-de-chaussée d'un bâtiment voisin, la Halle aux Grains, et une section pour enfants aménagée au pavillon Boissy dans le parc Jourdan. Il restait à construire ou à aménager la grande bibliothèque digne des fonds patrimoniaux possédés par la ville d'Aix, et indispensable pour le développement d'une politique de lecture publique à l'échelle d'une grande ville.

 

Au début des années 1980, la solution choisie est celle d'un transfert dans les bâtiments de l'ancienne manufacture d'allumettes, désaffectés depuis 1971, à proximité du centre-ville, des gares et de l'autoroute en provenance de Marseille. Cette construction, typique de l'architecture industrielle de la fin du siècle dernier, devenue propriété de la ville, offre la surface nécessaire, répartie entre les Grandes Allumettes (côté sud) et les Petites Allumettes (côté nord). La première section, dans la partie sud, est occupée par la bibliothèque, un centre de documentation sur l'Algérie et une vidéothèque internationale d'art lyrique qui conserve les archives du festival d'Aix. La fondation Saint-John Perse a également été installée dans cet ensemble. Une salle de projection, des salles d'exposition, des espaces d'animation sont en projet, des rues couvertes relieront les services.




LIVRE D'HEURES, DIT DE LA REINE YOLANDE, VERS 1475-1480. LONGTEMPS REGARDÉ COMME AYANT APPARTENU À LA REINE YOLANDE D'ARAGON, MÈRE DE RENÉ LE BON, CE LIVRE D'HEURES A PEUT-ÊTRE ÉTÉ EXÉCUTÉ À ROUEN POUR UNE RICHE BOURGEOISE QUI SE PRÉNOMMAIT PROBABLEMENT CATHERINE, PUISQUE C'EST CETTE SAINTE QUI LA PRÉSENTE ICI À LA VIERGE.

 

Le contenu des fonds de la Bibliothèque Méjanes est fortement marqué par la personnalité du fondateur : la collection du marquis représente en effet près de 250.000 unités bibliographiques, si l'on compte les innombrables pièces reliées par sujets. Près de 180.000 sont des pamphlets, factums, mazarinades, se rapportant au temps de la Ligue et de la Fronde. La bibliothèque reflète les préoccupations encyclopédiques d'un homme des Lumières.


Les enrichissements du XIXe siècle ont apporté des fonds intéressant l'histoire d'Aix et de la Provence et l'histoire de la médecine ; dès 1821, acquisition est faite de la collection d'estampes et de manuscrits qui a appartenu à Fauris de Saint-Vincens, suivie en 1830 du legs du Dr Baumier, constitué de 6.000 ouvrages de médecine.




FRANCESCO MARIO GRAPALDO, DE PARTIBUS AEDIUM, PARME. 1516. PORTRAIT DE L'AUTEUR.

 

Au XXe siècle, ce sont les papiers et archives de la lignée David, imprimeurs-éditeurs à Aix, ainsi qu'une correspondance du marquis de Méjanes avec ces libraires, qui entrent dans les collections de la ville avec le don Brernond. Auguste Pécoul donne à la fin du siècle dernier ses manuscrits orientaux, puis lègue, à sa mort en 1916, l'ensemble de sa bibliothèque : 20.000 livres d'une des plus complètes bibliothèques ecclésiastiques de son époque. Sont à signaler le don fait par Mme Emile Zola, des plans et des manuscrits des Trois Villes, en 1906, suivi en 1956 du rattachement de la bibliothèque de Gabriel Boissy, ancien rédacteur en chef de la revue Comoedia. Un important fonds littéraire de la fin du XIX" siècle et du début du XX" est représenté grâce à ce don.


La fille de Matisse remet, en 1960, tous les ouvrages illustrés par son père ; Darius Milhaud offre trois partitions pour compléter le don qu'il avait fait antérieurement du Carnaval d'Aix ; les deux filles d'Armand Lunel déposent la bibliothèque et les archives de leur père.


D'autres dons, comme celui de Bruno Durand, conservateur honoraire de la Méjanes, enrichissent les collections de documents sur les familles provençales. Les écrivains provençaux sont bien représentes dans les fonds.


Une importante collection sur les métiers d'art est déposée depuis 1990, grâce à la délocalisation du biblio-service des métiers d'art, créé en 1976 à Paris afin de proposer aux artistes et artisans de province une documentation spécialisée accessible par correspondance. Ce service s'effectue désormais à partir de la Bibliothèque Méjanes dont les fonds se sont enrichis à l'occasion de quelque 12.000 ouvrages et 8.000 diapositives.


Enfin, une collection complète des livres de Pierre Lecuire a été assemblée grâce à la générosité de Mme Ansiaux qui a donné, dans un premier temps, ses exemplaires personnels, puis grâce à la décision de l'artiste d'offrir les titres manquants afin que la ville d'Aix soit dotée d'un fonds exhaustif Pierre et Mila Lecuire, qui a fait en 1993 l'objet d'une grande exposition. La constitution du fonds Lecuire a suscité la mise en place d'une politique d'acquisitions de livres d'artistes.



MISSEL DE L'EGLISE SAINT-SAUVEUR D'AIX-EN-PROVENCE, CONNU SOUS LE NOM DE "MISSEL DE "MURRI", 1423. LE MISSEL DE MURRI PORTE LE NOM DU CLERC BENEFICIER DE SAINT-SAUVEUR QUI DECLARE, A L'EXPLICIT, L'AVOIR ECRIT, PUIS TERMINE LE 30 AVRIL 1413.

 

L'association des Amis de Jules Isaac a effectué en 1994 le dépôt de la bibliothèque et des archives du grand historien, comprenant une collection des Cahiers de la quinzaine et une importante documentation sur l'enseignement de l'histoire, la Grande Guerre, et les rapports judéo-chrétiens.

 

WILLIAM HAMILTON, OBSERVATIONS SUR LES VOLCANS DES DEUX SICILES, NAPLES, 1776. VUE DE NAPLES ET DU VÉSUVE.

 

L'ensemble des fonds patrimoniaux de la Bibliothèque Méjanes comprend plus de 300.000 unités bibliographiques ; la collection à la fois la plus importante et la plus célèbre est celle de la donation d'origine, tant pour la rareté et la beauté de ses ouvrages que pour l'intérêt et la cohérence des domaines intellectuels représentés : les pièces les plus rares en proviennent généralement.


Parmi les manuscrits, outre celui des Heures du roi René, qui porte les armes du roi et des notes historiques sur l'histoire de la seconde famille d'Anjou, il faut signaler le Livre d'heures dit de la reine Yolande, très richement décoré, originaire en réalité du nord-ouest de la France, ainsi que Le Jeu de Rabin et de Marion, pastourelle d'Adam de la Halle, illustré par 130 petites miniatures à personnages dans les marges latérales. La Réserve conserve également un recueil de lettres de Vauvenargues, ainsi qu'un Mémoire apologétique, manuscrit adressé par Mirabeau à son père, du donjon de Vincennes en 1778.



JACQUES GAUTIER D'AGOTY, MYOLOGIE COMPLETTE EN COULEUR ET GRANDEUR NATURELLE, PARIS, 1746. PLANCHE DE "L'ANGE ANATOMIQUE", GRAVÉE SUR CUIVRE ET IMPRIMÉE EN COULEURS.

 

Le fonds d'incunables est riche de plusieurs exemples uniques ou très rares : le Catholicon de Baibi (Mayence, 1460), l'Historia naturalis de Pline (Rome, 1470), l'Etymologicum magnum graecum (Venise, 1499) dans une splendide reliure d'époque, La Mer des histoires (Paris, 1488), les Grandes chroniques de France (Paris, 1493) illustrées de gravures sur bois. Le Songe de Poliphile (Venise, 1499), de très rares impressions lyonnaises telles que Le Doctrinal du temps présent de Pierre Michault, et une collection de vies de Saints en français, en exemplaires uniques, imprimées vers l500.


Les auteurs classiques sont représentés dans les grandes éditions, tel l'Homère d'Alde Manuce (1524). Pour la littérature française, une importante collection de romans de chevalerie comprend l'Histoire du saint Graal (Paris, 1516) et Lancelot du Lac (Paris, 1520), et plusieurs éditions de mystères, fables ou soties de la première moitié du XVIe siècle. Enfin, on a pu dire que la plupart des livres à figures célèbres du XVIIIe siècle, en exemplaires sur grand papier, étaient représentés dans les collections : le Molière de Boucher, les Fables de La Fontaine illustrées par Oudry, et ses Contes dans l'édition dite des Fermiers généraux. Outre des ouvrages de provenance célèbre, une importante collection de reliures aux armes compte plus de 300 patronymes, non compris les livres aux armes royales.



ALAIN TARAL, RELIURE MARQUETÉE, SUR FRANÇOIS VILLON, ILLUSTRÉ PAR DUBOUT, PARIS, 1933. RELIURE ENTIÈREMENT EN BOIS, A DÉCOR DE MARQUETERIE QUI RENOUE AVEC LA TRADITION DES RELIURES EN BOIS DU MOYEN ÂGE ET S'INSCRIT DANS LA CONTINUITÉ DES RELIURES MOSAÏQUÉES.



Les ouvrages intéressant la Provence proviennent des fonds Méjanes et Fauris de Saint-Vin-cens, et des dons Roux-Alphéran, Bremond et Bruno Durand essentiellement.


Une collection importante de livres et de pièces d'inspiration protestante réunit des ouvrages de grande rareté, des impressions d'Etienne Dolet, qui proviennent en partie de la bibliothèque de J.-A. Turretin, théologien de Genève, que Méjanes avait achetés aux frères de Tournes. Les recueils sont nombreux et contiennent des pièces rares : ils rassemblent des mazarinades et des documents historiques et littéraires : 3.000 numéros de l'inventaire primitif comprenaient en fait, sous chaque numéro, environ 3 volumes et 20 pièces par volume, soit 180.000 pièces.


Un tel patrimoine a pu parfois paraître écrasant. Longtemps conservatoire de livres uniquement, la Bibliothèque Méjanes possède de nombreux fonds, inventoriés seulement faute de moyens matériels et humains : le transfert et le réaménagement des services au début de 1989 permet d'envisager l'application de nouvelles technologies et la mise en œuvre d'une entreprise systématique de signalement des fonds.




Danièle Oppetit.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

• Jacques Gibelin, Détail historique et observations sur la bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence, Gibelin-David et Émeric-David, 1793.
• Ouverture de la bibliothèque de Méjanes le seize novembre dix-huit cent dix, dans les salles de l'hôtel de ville, Aix-en-Provence, impr. Chevalier, 1810.
• Etienne Rouard, Notice sur la bibliothèque d'Aix, Paris et Aix, 1831.
• Suzanne Estève, "La Bibliothèque Méjanes, bibliothèque municipale d'Aix-en-Provence", Bibliographie de la France, 2e partie. Chronique n° 12/76.
• Xavier Lavagne, "Le Marquis de Méjanes et ses livres". Histoire des bibliothiques françaises, Paris, 1988, t. II.



EXPOSITIONS

• Méjanes : 1786-1986. À l'occasion du bicentenaire de la donation et de la mort de Jean-Baptiste Marie de Piquet, second marquis de Méjanes, 1986.
• Fonds Pierre et Mila Lecuire, 1993.